Ouvrage « le futur est-il e-media ? » : extraits de chapitres

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e-media_pic_contourLe livre « le futur est-il e-media ? », paru en 2014 chez Economica, rassemble les articles de nombreux chercheurs et experts de renom, qui livrent leur analyse leur analyse des principaux enjeux liés aux transformations liées au Web 2.0.

Voici une présentation d’une sélection d’articles, dont l’introduction du Professeur Eli Noam de Columbia, qui parle de l’avenir de la télévision (« le cloud TV »). Seront également ici présentés: l’article du Prof. Badillo, de Chloé Rosselet et Sandra Zanelli « des réseaux sociaux aux technologies sociales: une ré-innovation numérique ascendante », l’article sur l’avenir de la presse écrite « Paywall, versioning et blended media » du Prof. Badillo et de Philippe Amez-Droz, « la ré-innovation numérique et les nouveaux usages » du Prof. Badillo, de Sami Coll et de Virginie Zimmerli, « les évolutions de la communication politique. Du journal au streaming » de Sébastien Salerno et enfin l’article « les jeunes et les usages de médias: des pratiques info-relationnelles » de Patrick Amey.

L’avenir de la télévision – la quatrième génération : « cloud-TV », le nuage des nuages

Eli Noam

La quatrième génération est la télévision en ligne. Si la numérisation a été en quelque sorte utile pour les experts en technologie, elle n’a pas fait pas de grande différence pour les utilisateurs. Le format du contenu télévisé, analogique ou numérique, n’a pas eu d’influence sur la manière dont les utilisateurs consomment les programmes télévisés. Cependant, la télévision en ligne basée sur cette numérisation rend possible un type de télévision différent, dont on peut déjà observer l’émergence de nos jours.

Il y a tout simplement plus de contenu télévisé. De la même manière qu’on a commencé avec cinq chaînes, puis 30, puis 300, il se peut qu’on en ait un jour 3000 et qu’elles soient de plus en plus spécialisées. C’est généralement de cet aspect dont on parle lorsqu’on se réfère à la « longue traîne », ce vaste répertoire de contenus, hautement spécialisés et générés par les utilisateurs. Mais plus encore, on peut parler en termes d’approfondissement de la télévision. Le concept d’approfondissement fait référence à la croissance continuelle de la quantité de signaux sensoriels, mesurés en termes de bytes par seconde, qui atteignent les utilisateurs.

Ceci représente une tendance historique. Sur les cent dernières années, la quantité de contenus par seconde a constamment augmenté avec l’impression, puis la radio, puis la télévision noir et blanc, puis la télévision couleur, et ainsi de suite. Cette tendance a des conséquences sur le style du contenu. Autrefois, quand les bytes étaient rares, il était couteux de produire et de reproduire. On avait des romans, des livres et des poèmes en contenu très condensé. Lorsqu’il est devenu plus avantageux de produire du contenu, comme des films, on a assisté à une augmentation de la distribution : l’impact sensoriel était alors beaucoup plus conséquent. Aujourd’hui, grâce à la technologie, la stimulation visuelle est plus importante. C’est pourquoi un vieux film peut nous paraître lent et ennuyeux, tandis qu’un contenu récent, au contraire, fait preuve, à nos yeux, d’un rythme bien plus rapide.

 

Des réseaux sociaux aux technologies sociales : une ré-innovation numérique ascendante

Patrick-Yves Badillo, Chloé Rosselet et Sandra Zanelli

Le développement des technologies sociales, amorcé depuis une dizaine d’années seulement, marque un virage sans précédent dans le développement d’Internet. Non seulement les TS changent les habitudes des individus qui développent de nouveaux modes de sociabilité, mais elles ont pour effet de bouleverser les usages d’autres acteurs, notamment économiques, comme nous l’avons démontré précédemment. D’une part, elles offrent aux entreprises une passerelle inespérée vers des millions de données personnelles à même d’alimenter des études de marché (sur la base de social graphs). D’autre part, elles permettent un rapprochement et une interactivité avec le public, susceptibles de générer de nouveaux produits (via le crowdsourcing), et donc d’accroître considérablement le chiffre d’affaires des entreprises.

Cependant, ces opportunités vont de pair avec toute une série de risques et de difficultés liées à l’e-réputation, à la qualité des informations, à la propriété intellectuelle et à la communication. Aujourd’hui, la grande majorité des entreprises désireuses d’intégrer les technologies sociales s’avancent en terrain méconnu, voire inconnu. Le caractère ouvert et horizontal d’Internet bouleverse les structures organisées de façon pyramidale dans les entreprises. Pour pouvoir y parvenir, il est désormais de plus en plus admis qu’elles doivent renoncer à une partie de leur contrôle et adapter leur culture d’entreprise traditionnelle aux nouveaux usages du Web 2.0. Comme l’expriment Deiser et Newton, « to thrive in the world of social media, leaders need to acquire a mind-set of openness and imperfection, and they must have the courage to appear “raw” and unpolished ». Dans un monde numérique où les individus règnent en maître, il semble inévitable pour les acteurs économiques de faire évoluer les relations purement commerciales de type verticales vers des relations plus humaines, sociables et évidemment multidirectionnelles.

 

Paywall, versioning, blended media… quel avenir pour la presse écrite ?

Patrick-Yves Badillo, Philippe Amez-Droz

Le paiement de l’information de qualité se met en place progressivement dans une longue transition qui a été amorcée depuis plusieurs années déjà. Le paywall est un élément de solution de la crise de la presse. La violence de cette crise a été illustrée durant l’été 2013 par les ventes successives de Newsweek, du Washington Post et du Boston Globe (vendu par le New York Times pour un prix vingt-cinq fois moins cher que son coût d’acquisition…). Les groupes de presses des pays développés sont contraints de trouver très rapidement de nouvelles ressources. Une solution consiste à mobiliser toutes les techniques d’utilisation des supports numériques, dans une logique non plus de silo, mais de stratégie globale, de versioning et de blended media. L’enjeu pour les « anciens » médias est de survivre en essayant d’intégrer simultanément deux dimensions. D’une part, le journalisme et la production d’informations de qualité sont un enjeu important du point de vue de la démocratie. Mais, d’autre part, la capacité de différencier l’information et de la proposer selon une multitude de supports numériques ou papier, avec des stratégies d’archivage, de tarification fine, comme le paywall, semble devenir essentielle.

 

La ré-innovation numérique et les nouveaux usages

Patrick-Yves Badillo, Sami Coll, Virginie Zimmerli

Au cours de cet articles, nous évoquerons les courants de l’innovation en nous appuyant sur le panorama présenté dans Badillo (2013). En premier lieu, selon le modèle du technology push, de Joseph Schumpeter (1912),  la science est à la base de l’innovation. Toutefois, différents modèles sont venus approfondir, compléter, nuancer, voire contredire le modèle originel de l’innovation de Schumpeter, notamment depuis les années 1980. Citons, par exemple, le modèle d’Henri Chesbrough de l’open innovation (Chesbrough 2003; Chesbrough, Vanhaverbeke, et West 2006), qui s’inspire d’observations au cœur de la Silicon Valley et qui élargit la vision schumpetérienne en introduisant l’idée que l’entreprise, la science et la technologie n’ont plus le monopole du pilotage de l’innovation, mais que les idées nouvelles peuvent venir de l’extérieur et impliquer des acteurs qui n’étaient pas prévus au départ. Nous disposons donc d’un modèle qui devient plus riche en opportunités d’innovation mais également plus complexe à analyser. Parallèlement, toujours pendant les années 2000, une prise de conscience a émergé : l’innovation, en particulier l’innovation numérique, se joue de moins en moins dans les cercles étroits du développement technologique, mais implique davantage la capacité des firmes – Google l’a particulièrement bien compris –  à comprendre les usages émergents des utilisateurs.

Nous mentionnerons également les aspects juridiques et éthiques de la question de la protection des données qui, au lieu d’être un frein, pourraient au contraire favoriser une intégration des utilisateurs dans les processus d’innovation numérique, dès lors que cette intégration s’accompagnerait d’un engagement à leur restituer leurs données.

 

Les évolutions de la communication politique. Du journal au streaming

Sebastien Salerno

Dans les démocraties industrielles du 19ème et 20ème siècle, les principaux outils pour faire campagne étaient les journaux, puis la radio et enfin la télévision. Les partis de masse et les médias de masse avaient pour but d’intégrer le peuple aux affaires publiques. La communication politique basée sur les médias audiovisuels de masse a été fortement critiquée de par ses coûts et la distance qu’elle met entre les hommes politiques et les citoyens. La demande de la presse de masse en scandales débouchant sur la dénonciation des privilèges des élites, et en « histoires » opposant des petites gens contre des détenteurs du pouvoir économique et politique a été exploitée par des leaders populistes. Cette crise de la communication politique coïncide avec la crise que vivent les médias de masse. Ces derniers souffrent d’un manque de confiance des citoyens et surtout de l’arrivée du Web et des médias sociaux qui actuellement transforment l’information et la communication, et ainsi la communication politique. En nous appuyant sur le cas du mouvement politique italien Mouvement des cinq étoiles, nous montrons les possibilités et les limites de cette nouvelle communication politique.

L’hostilité de M5S envers les élus, journalistes et autres médiateurs situés entre le peuple et les affaires publiques (Diamanti et Natale 2013), l’a conduit, en 2013, à proposer aux leaders du PD, Pier Luigi Bersani et Enrico Letta, de diffuser en streaming leurs rencontres consacrées à la composition du gouvernement. Donc de négocier en direct, sous les yeux du public, des questions toujours traitées loin des caméras. Ce qu’ils ont accepté par deux fois. La première rencontre a exposé deux formations que tout oppose et qui luttent pour avoir le contrôle sur la composition du gouvernement. La deuxième a révélé les différences de préparation des dossiers et de maîtrise des détails, ainsi que les capacités de médiation des protagonistes. Dans les deux cas, elles ont montré l’incommunication entre un parti et non-parti.

 

Les jeunes et les usages des médias:  des pratiques info-relationnelles

Patrick Amey

Les résultats de l’enquête « JAMES » rendent compte de la pluralité des pratiques d’accès et d’échange d’informations chez les adolescents, ces derniers privilégiant par ailleurs un comportement « plurimédiatique. A titre d’exemple, près de trois-quarts des adolescents suisses regardent quotidiennement ou presque la télévision, tout en surfant aussi sur le Net en moyenne 125 minutes par jour en semaine, et trois heures par jour le week-end. Ils par ailleurs aussi à l’aise avec le multitasking, puisque ils parviennent à « surfer » sur le Net tout en écoutant de la musique (78% des adolescents) ou en s’exposant à des programmes télévisuels (35%). Au regard des pratiques informationnelles sur le Net, les adolescents suisses investissent à la fois le Web 2.0 en exploitant la logique de recommandation horizontale et la propagation virale, et les moteurs de recherche, en recourant à leur logique verticale de hiérarchisation et de tri de l’information. Bien qu’ils s’informent grâce à la lecture de la presse écrite à travers les journaux gratuits, ces adolescents restent minoritaires à s’informer par la presse en ligne et par la presse payante, la première étant cependant sensiblement plus investie par les « 17-19 ans ».

Quant aux réseaux sociaux, à travers Facebook notamment, ils bénéficient d’« effets de club», toujours aussi marqués au sein d’une « culture jeune » où la normativité et la pression au conformisme en matière de réseautage sont prononcées. Ces plateformes contribuent à mettre en scène l’ « identité agissante» des adolescents, leur permettant de faire circuler des informations qui les décrivent ou les singularisent au sein de leur communauté de pairs. En cela, porte-drapeau de cet expressivisme si recherché par les adolescents, Facebook se conçoit moins comme un moyen d’étendre coûte que coûte un réseau social préexistant, que comme un outil destiné à confirmer des relations préexistantes et à être connecté à leur environnement social. Au final, la diffusion exponentielle des smartphones observable chez les jeunes entre 2010 et 2012 (16% vs. 66% de taux d’acquisition) et l’avènement annoncé des téléphones 4G feront du téléphone portable un terminal de gestion relationnelle et une plateforme d’accès à l’information, qui consacrera définitivement la culture de l’écran dans laquelle baignent déjà aujourd’hui la plupart des adolescents.